Légendes autour du Nihonto

Légendes du Nihontō

Sabres et lances légendaires du Japon

日本刀の伝説

Recueil de récits, mythes et traditions guerrières

 

 

Avant-propos

Au Japon, le sabre n’est jamais un simple outil de guerre. Dès l’époque de Heian, il devient un objet sacré, un réceptacle d’âme, parfois même un dieu vivant que l’on vénère dans un sanctuaire (jinja) au même titre qu’un miroir ou qu’un joyau. Les récits qui suivent illustrent cette dimension surnaturelle attachée aux lames japonaises (nihontō) et, plus largement, à certaines armes blanches légendaires comme la lance Tonbo-giri. On y retrouve des dragons, des démons, des renards-esprits et des forgerons inspirés par les kami, autant de motifs qui montrent à quel point l’âme du métal, le tamahagane, était perçue comme vivante.

Ces résumés s’appuient sur les traditions et légendes les plus couramment rapportées autour de ces armes ; certains détails varient selon les sources et les époques, comme c’est souvent le cas pour les récits transmis oralement avant d’être fixés par l’écrit.

 

Kusanagi-no-Tsurugi

L’épée tirée du corps du dragon Yamata no Orochi

Type d’arme : Épée droite (tsurugi), trésor impérial

Période évoquée : Mythologie shintō, ère des kami

Le récit prend racine dans l’un des épisodes fondateurs de la mythologie japonaise. Le dieu Susanoo, frère tumultueux de la déesse du soleil Amaterasu, est chassé du ciel pour ses frasques et descend sur terre, dans la province d’Izumo. Il y rencontre un vieux couple en pleurs : Yamata no Orochi, un dragon à huit têtes et huit queues, exige chaque année le sacrifice d’une de leurs filles, et il ne leur en reste plus qu’une, Kushinada-hime.

Susanoo propose un marché : il vaincra le monstre si on lui accorde la main de la jeune fille. Usant de la ruse plutôt que de la seule force, il fait préparer huit cuves de saké et attend que le dragon, attiré par l’odeur, plonge chacune de ses têtes dans les jarres pour s’enivrer. Une fois la créature endormie, Susanoo la transperce et la découpe à l’aide de son épée. En tranchant la queue centrale, sa lame se brise contre un objet d’une dureté surprenante : à l’intérieur du corps du dragon se trouve une épée d’un genre nouveau, brillante et parfaite.

Susanoo offre cette épée à sa sœur Amaterasu en signe de réconciliation. L’arme deviendra plus tard le Kusanagi-no-Tsurugi (« épée coupeuse d’herbes »), l’un des trois trésors sacrés du Japon avec le miroir Yata no Kagami et le joyau Yasakani no Magatama. Son nom définitif lui viendra d’un épisode ultérieur où le prince Yamato Takeru, cerné par un incendie tendu en piège, utilisera la lame pour trancher les hautes herbes en flammes et se dégager, sauvant ainsi sa vie.

 

Kogarasu Maru

Le « petit corbeau » offert par le messager des kami

Type d’arme : Tachi à kissaki moroha-zukuri (pointe à double tranchant)

Période évoquée : Époque de Heian, règne de l’empereur Kanmu

Le Kogarasu Maru, dont le nom signifie « petit corbeau », doit sa légende à un oiseau extraordinaire : le yatagarasu, corbeau à trois pattes considéré comme un messager des kami et originaire du sanctuaire d’Ise. Selon la tradition, ce corbeau sacré aurait apporté la lame à l’empereur Kanmu, scellant ainsi le lien entre le pouvoir impérial et la protection divine.

L’arme se distingue par une forme unique, transitoire entre les antiques épées droites jōkotō et les sabres courbes qui s’imposeront par la suite : sa pointe à double tranchant, dite kissaki moroha-zukuri, a même donné son nom à ce type de profil de lame, parfois appelé kogarasu-maru-zukuri. Le sabre devient le trésor du puissant clan Taira, qui dominera la cour impériale avant d’être renversé par le clan Minamoto lors des guerres de Genpei.

Au-delà de son rôle d’arme, le Kogarasu Maru illustre la manière dont les nihontō d’exception étaient perçus comme des emblèmes de légitimité politique autant que des objets de pouvoir surnaturel, transmis de génération en génération comme garants de la prospérité d’un clan.

 

Dōjigiri Yasutsuna

Le sabre qui trancha le démon ivrogne Shuten-dōji

Type d’arme : Tachi, l’un des Tenka-Goken (Cinq Grands Sabres sous le Ciel)

Forgeron : Yasutsuna (école de Hōki)

Le mont Ōe, près de Kyoto, abritait selon la légende un oni redoutable nommé Shuten-dōji, « le démon ivrogne », qui terrorisait la capitale en enlevant de jeunes femmes pour les dévorer après s’être enivré. L’empereur charge alors le guerrier Minamoto no Yorimitsu, accompagné de plusieurs compagnons valeureux, de mettre fin à ces exactions.

Déguisés en moines itinérants, les guerriers se présentent au repaire du démon et, suivant les conseils reçus en songe d’une divinité protectrice, ils offrent à Shuten-dōji un saké ensorcelé qui paralyse les oni mais laisse les humains indemnes. Une fois le monstre ivre et endormi, Yorimitsu le décapite avec son sabre. La légende raconte que la tête tranchée du démon, animée d’une dernière fureur, tente encore de mordre son vainqueur avant de s’immobiliser pour de bon.

Cette lame restera depuis associée à cet exploit sous le nom de Dōjigiri, littéralement « tueur de Dōji ». Comptant parmi les Tenka-Goken, les cinq sabres les plus prestigieux du Japon, il est aujourd’hui conservé au musée national de Tokyo et reconnu comme trésor national.

 

Mikazuki Munechika

Le sabre en forme de croissant de lune

Type d’arme : Tachi, l’un des Tenka-Goken

Forgeron : Sanjō Munechika

Considéré par beaucoup comme le plus esthétiquement parfait des cinq grands sabres du Japon, le Mikazuki Munechika tire son nom des motifs en forme de croissants de lune (mikazuki) visibles dans son hamon, la ligne de trempe qui orne le tranchant de la lame. Cette particularité, obtenue par la maîtrise du forgeron Sanjō Munechika, donne l’impression que plusieurs lunes naissantes scintillent le long de l’acier.

La légende veut que Munechika, peinant à atteindre la perfection qu’il recherchait pour cette lame, ait reçu l’aide d’un esprit ou d’une divinité apparue à ses côtés pendant la forge, qui aurait guidé son marteau pour donner naissance à ce chef-d’œuvre. Ce type de récit, où un kami intervient directement dans la création d’une arme exceptionnelle, est récurrent dans les traditions liées aux nihontō : il souligne l’idée que les plus grandes lames ne sont jamais l’œuvre de la seule main humaine.

Le sabre passera ensuite par les mains de plusieurs grandes figures historiques, dont la femme du shogun Tokugawa Ieyasu, avant d’être conservé aujourd’hui au musée national de Tokyo, où il demeure l’un des nihontō les plus admirés pour la grâce de sa silhouette.

 

Les lames de Muramasa et de Masamune

La légende du duel des sabres dans le ruisseau

Type d’arme : Katana (légende opposant deux écoles de forge)

Forgerons : Masamune (Sōshū) et Muramasa (Ise)

Si Masamune et Muramasa furent bel et bien deux forgerons historiques séparés par plusieurs générations, la postérité a tissé autour de leurs œuvres une légende opposant leurs philosophies. Masamune, dont les lames sont réputées d’une élégance et d’une retenue exemplaires, incarne la sagesse du sabreur qui ne tue que par nécessité. Muramasa, lui, est associé à des lames assoiffées de sang, capables de pousser leur porteur à la violence et au meurtre, parfois même contre sa propre volonté.

Le récit le plus célèbre met en scène un disciple voulant déterminer laquelle des deux lames est supérieure. Il plante chaque sabre dans le lit d’un ruisseau, lame tournée vers le courant. Le katana de Muramasa tranche tout ce qui passe à sa portée, feuilles, poissons et insectes, sans distinction. Celui de Masamune, en revanche, laisse les feuilles et les poissons l’éviter sans dommage, comme s’il refusait de verser un sang inutile.

Le moine ou le sage témoin de la scène (selon les versions) conclut alors que la lame de Muramasa est une arme maudite, dénuée de discernement, tandis que celle de Masamune témoigne d’une sagesse supérieure. Cette légende, popularisée surtout à l’époque d’Edo, doit beaucoup à la défaveur politique dans laquelle tombèrent les sabres de l’école Muramasa après que plusieurs membres du clan Tokugawa furent blessés ou tués par des lames de cette école, ce qui contribua à en faire des armes réputées porter malheur à leurs propriétaires.

 

Tonbo-giri

La lance qui trancha la libellule en plein vol

Type d’arme : Yari (lance), l’une des Trois Grandes Lances du Japon

Forgeron : Fujiwara Masazane (école proche de Muramasa)

Porteur légendaire : Honda Tadakatsu, l’un des Quatre Rois Gardiens de Tokugawa

Si le katana reste l’arme la plus emblématique du Japon, la lance yari occupait une place tout aussi centrale sur les champs de bataille, et certaines d’entre elles ont acquis une notoriété comparable à celle des plus grands sabres. Le Tonbo-giri, ou « coupeuse de libellules », en est l’exemple le plus célèbre. Forgée par Fujiwara Masazane, elle est comptée parmi les Trois Grandes Lances du Japon, aux côtés du Nihongō et de l’Otegine.

La légende qui lui donne son nom raconte qu’au moment où la lance venait d’être achevée, une libellule se posa innocemment sur le tranchant de sa pointe encore fraîchement aiguisée. L’insecte fut instantanément coupé en deux par le simple contact avec le fil de la lame, sans le moindre mouvement de l’arme. Ce prodige, attestant d’un tranchant proche de la perfection, valut à la lance son nom définitif de Tonbo-giri.

L’arme devint la possession de Honda Tadakatsu, général redouté au service de Tokugawa Ieyasu et compté parmi les « Quatre Rois Gardiens » du clan. Tadakatsu aurait combattu dans plus d’une cinquantaine de batailles sans jamais y être blessé, une réputation qui renforça encore l’aura quasi surnaturelle attachée à sa lance, perçue comme un véritable talisman protecteur autant que comme une arme redoutable. Le Tonbo-giri est aujourd’hui conservé au musée d’art Sano, et demeure l’un des symboles les plus marquants de la vertu martiale dans l’imaginaire japonais.

 

Onimaru Kunitsuna

Le sabre qui décapita lui-même le démon du brasero

Type d’arme : Tachi, l’un des Tenka-Goken

Forgeron : Kunitsuna

Le shogun Hōjō Tokimasa aurait été tourmenté chaque nuit par un petit démon (oni) qui venait se manifester dans sa chambre, perturbant son sommeil au point d’affecter sa santé. Une nuit, en rêve, une vieille femme lui apparaît et lui révèle que la cause de ses tourments n’est autre qu’un esprit malveillant logé dans le pied de bronze de son brasero, et que seul son sabre, posé près de lui, pourrait y mettre fin.

À son réveil, Tokimasa découvre que la lame s’est inexplicablement détachée de son support et repose désormais contre le brasero. En l’examinant, il constate que le pied du brasero porte la trace d’une entaille fraîche, comme si le sabre avait agi seul durant la nuit pour trancher la source du mal. Dès cet instant, les apparitions cessent définitivement.

Le sabre prend alors le nom d’Onimaru, le « démon » ou « rond du démon », en mémoire de cet exploit nocturne accompli sans intervention humaine directe. Ce récit illustre une croyance répandue dans le Japon ancien : certaines lames d’exception ne sont pas de simples objets inertes entre les mains d’un guerrier, mais possèdent une volonté et une conscience propres, capables d’agir pour protéger leur possesseur.